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Le Québec en santé numérique : comment tirer avantage des expériences internationales ?
LE QUÉBEC EN SANTÉ NUMÉRIQUE
Comment tirer avantage des expériences internationales ?
Une étude d’AlayaCare – août-septembre 2025
Le Québec et sa réforme de la santé
La création de Santé Québec, en décembre 2024, et l’intégration complète des établissements du réseau ont lancé la province dans une profonde transformation. Alors que se prépare la nouvelle Politique de soutien à domicile, le chantier du dossier santé numérique (DSN) qui a pour but de mettre en place un outil unifié visant à répondre au besoin de centralisation de la donnée patient se met sur pause.
Avec le vieillissement de la population, les attentes grandissantes des citoyens et la complexité croissante des modèles de prestation de soins, une question demeure : comment assurer le succès de cette transformation ? La réponse passe par l’analyse des expériences, ici et ailleurs.
Les résultats du virage actuel en soutient à domicile
Dans le domaine des services à domicile, Santé Québec annonçait des résultats encourageants en juillet 2025 dans Le Journal de Québec et en septembre 2025 dans La Presse :
- Le nombre d’usagers pris en charge aurait augmenté ;
- Les délais d’attente auraient diminué de 22 %, grâce à des initiatives régionales et à la collaboration avec les EÉSAD ;
- L’accès aux services aurait progressé de 2,4 % en un an.
Ces résultats illustrent a priori un mouvement positif, mais exigent désormais la nécessité d’appuyer cette progression dans un contexte de ressources limitées et d’un système numérique encore morcelé. En investissant en technologie pour optimiser les processus administratifs, il serait possible de surmonter les défis identifiés :
- 18 000 Québécois restent en attente d’un premier soin à domicile, presque deux fois plus qu’au début de 2019 ;
- Certains professionnels passent seulement de 25 à 35 % de leur semaine auprès des patients et le reste sur des tâches administratives et leurs déplacements ;
- Le nombre d’heures de services offerts a reculé de -1,2 % (400 000 heures de moins).
En août 2025, une lettre de la FIQ – Syndicat des professionnelles en soins de la Capitale-Nationale, signée par 34 infirmières et infirmières auxiliaires en soins à domicile, secteur Les Rivières, affirme que « Les effectifs sont nettement insuffisants […], il n’est pas rare que nous devions assurer les soins pour deux, voire trois fois plus de patients que la normale. » Radio-Canada rapporte le point de vue d’un usager qui dit « assister à un recul du respect des droits des personnes avec des incapacités sévères, avec les coupes dans les différents programmes, dont les heures de soutien à domicile. »
Ces constats mettent en lumière une double réalité : des avancées tangibles dans l’accès aux soins à domicile, mais aussi des défis persistants. Elle rappelle l’urgence de miser sur la technologie pour stimuler la collaboration, sachant que les gains attendus ne pourront venir uniquement de l’embauche de ressources additionnelles.
Le cas australien : une réforme freinée par la technologie
L’Australie a entrepris une réforme ambitieuse des soins de longue durée avec l’Aged Care Act et la plateforme Government Provider Management System (GPMS). Objectif : simplifier l’accès, la coordination et le suivi des soins à domicile.
Cependant, le projet national a été ralenti par des problèmes majeurs :
- Centralisation excessive sans prise en compte des réalités locales ;
- Fragmentation accrue du système ;
- Absence de partage de données en temps réel ;
- Outils inadaptés aux besoins des prestataires ;
- Retards, explosion des coûts et mauvaise coordination.
En juin 2025, Jason Koutsoukis écrivait dans The Saturday Paper : « La refonte du système informatique par le gouvernement Albanese1, soutenant sa réforme phare des soins aux aînés, déraille, minée par des dépassements de coûts, des échéances non respectées et des doutes croissants quant à la capacité des systèmes clés d’être prêts à temps. »
À l’approche d’échéances cruciales, la GPMS est devenue un symbole d’échec, non de modernisation.
Parallèles possibles avec le Québec
Le Québec n’est pas dans la même situation que l’Australie, mais certaines leçons s’imposent. Le succès du DSN dépendra de sa capacité à soutenir tous les niveaux d’organisation des soins, y compris la coordination entre le réseau public, le secteur privé, les OBNL et le soutien communautaire.
Aujourd’hui, l’amélioration des soins à domicile implique une diversité d’acteurs : CISSS, CIUSSS, EÉSAD, organismes communautaires, entreprises privées et plus. La technologie doit relier ces acteurs dans un écosystème cohérent et pertinent.
L’expérience australienne n’est pas la seule à offrir des leçons. Le 2 octobre 2025, Santé Québec a annoncé la suspension du projet SIFA et le report à une date indéterminée du pilote du DSN, deux piliers de sa transformation numérique. Selon une note interne, « les conditions essentielles à leur réussite ne sont actuellement plus réunies ». Les coûts et délais ont explosé, et des problèmes de gouvernance ont été soulevés par le ministère de la Cybersécurité et du Numérique.
Si ce recul est nécessaire pour éviter un fiasco à la SAAQclic, il souligne un point crucial : les équipes de soins à domicile ne peuvent attendre. Face à la pression croissante sur le terrain, soient des délais de prise en charge prolongés, effectifs insuffisants et charges administratives élevées, les usagers et les prestataires ont besoin de solutions concrètes dès maintenant.
Cette situation rappelle l’importance d’une approche graduelle, interopérable et rigoureuse, qui soutienne immédiatement les activités SAD et SAPA, tout en préparant l’éventuel déploiement complet du DSN.
La technologie, un levier stratégique, pas un simple outil de soutien
L’exemple australien et les défis québécois montrent que la technologie peut avoir un impact important sur le succès des politiques publiques. En effet, une technologie conçue pour la réalité québécoise deviendrait un pivot stratégique comme démontré par AlayaCare au CIUSSS Nord-de-l’Île-de-Montréal dans l’étude faite par Guy Paré du HEC de Montréal.
Au-delà des données, une véritable intégration exige l’alignement entre infrastructure numérique et modèles concrets de prestation de soins, et des solutions qui encouragent la collaboration intersectorielle.
Recommandations pour le Québec
- Aligner technologie et politiques publiques : les solutions numériques doivent soutenir les objectifs de santé et de services sociaux, notamment en soutien à domicile.
- Interopérabilité des systèmes : plutôt qu’une plateforme unique « parfaite », viser un réseau d’outils interconnectés pour coordonner acteurs publics, privés et communautaires.
- Mobiliser les fournisseurs locaux : impliquer des partenaires québécois et canadiens pour leur connaissance fine du contexte et leur capacité d’adaptation.
- Préparer l’avenir : choisir des solutions évolutives, capables d’intégrer rapidement les innovations futures, tout en s’inspirant des meilleures pratiques internationales.
Conclusion
Les occasions de prendre un virage numérique stratégique en santé sont rares. Le Québec se trouve aujourd’hui devant cette porte bien ouverte.
Les plateformes technologiques de soutien à domicile deviennent un pilier central de l’offre de soins ; l’infrastructure numérique doit donc être conçue comme un moteur de transformation : souple, intégré, proactif et adapté aux réalités de terrain.
Les expériences étrangères et locales rappellent que l’ambition ne suffit pas. Il faut aussi l’humilité d’apprendre, la volonté de s’adapter et le courage de bâtir un système qui fonctionne pour le Québec, celui d’aujourd’hui et de demain.
- Anthony Albanese : premier ministre australien ↩︎